Il y a des maladies nouvelles qui nous prennent par surprise, et il y en a d’autres dont nous avons suffisamment de connaissances pour ne plus nous laisser surprendre. Le choléra en fait partie.
Depuis le début du XIXᵉ siècle, le choléra a traversé les continents et affecté des millions de vies en Asie, en Europe et en Amérique. Cette maladie n’est donc ni nouvelle, ni mystérieuse. Ses origines sud-est asiatiques, son agent causal — le Vibrio cholerae —, ses mécanismes de transmission sont décrits depuis John Snow, et ses trajectoires liées à nos propres mouvements sont documentées. Jusqu’en 1970, les six premières pandémies n’avaient quasiment pas affecté l’Afrique.
Depuis les premiers cas de la 7ᵉ pandémie de choléra en Afrique, la succession des flambées épidémiques — accompagnant souvent toutes les crises économiques, sociopolitiques, climatiques… — a fini par faire oublier non seulement les origines sud-est asiatiques de la maladie, mais aussi le dramatique passé européen de cette maladie dont l’Afrique est devenue l’épicentre. Pourtant, le choléra est loin d’être une fatalité, car il ne surgit jamais sans prévenir. Et pourtant… nous nous retrouvons encore aujourd’hui dans l’urgence, en train de courir derrière les flammes, improvisant des stratégies dans la panique et la désorganisation.
En 2023, j’écrivais une première alerte scientifique sous forme d’un appel à l’action. Cette alerte parlait de l’influence qu’allait avoir le phénomène El Niño et des conséquences du dérèglement climatique dans l’exacerbation des épidémies de choléra en Afrique. Dès 2023 déjà, la RDC notifiait plus de 50 000 cas de choléra. En 2024, le pays a continué à être ravagé par des épidémies. Jusque-là, la capitale Kinshasa était épargnée, les cas restant concentrés dans la partie Est du pays. L’épidémie de 2025 est particulière, non seulement par l’ampleur de sa diffusion géographique, mais aussi — et surtout — parce qu’elle affecte violemment la capitale Kinshasa, en pleine saison sèche, comme si les ravages des inondations de la dernière saison des pluies n’étaient pas déjà assez éprouvants pour les 17 millions d’habitants de cette mégapole au cœur de l’Afrique.
Mais pourquoi une des maladies les plus étudiées du pays — une maladie dont le pays est fier d’avoir été à l’origine de l’inspiration de la stratégie d’élimination, traduite dans une feuille de route mondiale, portée par un programme spécifique —, pourquoi une maladie pour laquelle le pays compte parmi les plus grands spécialistes et experts mondiaux, peut-elle autant nous déstabiliser ?
Pendant longtemps, j’ai cru que le fait de générer un savoir scientifique sur les mécanismes de fonctionnement socio-écosystémiques de la maladie suffirait pour aller à pas de géant vers l’élimination de la plus emblématique des maladies diarrhéiques. J’avais tout faux ! C’est une des plus grandes désillusions de ma vie. Avoir la science du fonctionnement des socio-écosystèmes d’une maladie et s’en servir comme base rationnelle pour l’élaboration d’un plan d’élimination mis en œuvre par un programme spécifique : tout cela ne constitue pas des conditions suffisantes pour espérer éliminer le choléra.
C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec ce qu’est la gouvernance.
En effet, la persistance des épidémies de choléra ne révèle pas seulement la complexité de l’écologie de la maladie. Elle est aussi le miroir brutal de notre incapacité, en tant que système social, à nous organiser, à collaborer, à agir ensemble — bref, à nous coordonner. Le Plan multisectoriel stratégique d’élimination du choléra (PMSEC), reconnu et validé par le gouvernement, est encore largement ignoré dans son application. Les ministères concernés se renvoient les responsabilités. Le financement reste parcellaire. Les mécanismes de coordination sont absents ou dysfonctionnels.
Et si nous mettions enfin les mots sur les maux ?
Nous sommes victimes d’un échec collectif, d’une défaillance aux origines lointaines et complexes de notre système de gouvernance des épidémies de choléra et, plus largement, des problématiques affectant la santé des socio-écosystèmes.
Nous sommes atteints d’une forme assez grave de syndrome d’amnésie collective prolongée dont les causes restent à investiguer. En effet, à chaque flambée épidémique de choléra : les mêmes causes, les mêmes lieux, les mêmes constats, les mêmes récits. Pas toujours avec les mêmes personnes aux commandes, mais souvent avec les mêmes personnes au bout de la chaîne. Comme si nous étions condamnés à oublier et à toujours reproduire les mêmes erreurs. C’est là que réside le danger : dans notre capacité à nous habituer à l’inacceptable, à toujours nous trouver des excuses et des boucs émissaires pour ne pas être confrontés à nos incohérences.
Mais tout n’est pas perdu.
L’appel présidentiel du 4 juillet 2025 est une source d’espoir. L’espoir qu’enfin nous allons arrêter de tourner en rond, que nous allons enfin pouvoir nous élever au-dessus de nos égos pour nous ranger derrière le camp des malades. L’espoir que nous allons enfin pouvoir nous faire violence pour mettre en quarantaine nos agendas personnels et privilégier le collectif.
C’est pourquoi je pense que tout n’est pas perdu.
Tout n’est pas perdu, parce que je reste confiant en notre capacité de sursaut, de réveil collectif, à puiser dans notre riche histoire l’énergie nécessaire à la mise en place d’une coordination multisectorielle effective.
Le choléra est un test.
Un test de mémoire.
Un test de volonté.
Un test de gouvernance.
Nous n’avons pas de plan B.





